Il t'avertit, dès l' entrée, que je ne m' y suis proposé aucune fin, que domestique et privée.
Je n' y ai eu nulle considération de ton service ni de ma gloire.
Je l' ai voué à la commodité de mes parents et amis : à ce qu'ils puissent y retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive, la connaissance qu' ils ont de moi.
De Saint Amand, ce vingt cinquième de novembre deux mil six.
Ma grand-mère maternelle , elle, ne m' emmenait pas au cinéma .
Comme le cinéma était, à l' époque, permanent, et que j' adorais ça, lorsqu' elle voulait être un peu tranquille ou lorsqu'il pleuvait , elle me déposait au cinéma du Casino de
Royat, me confiait à l' ouvreuse, le gentil monsieur qui l' accompagnait me donnait un peu d'argent pour que je puisse m' offrir des esquimaux glacés, je promettais de ne pas bouger et je passais
l' après-midi à voir en boucle le même film ...
J' étais sage, très sage, même.
J' avais très vite compris que si je désirais être tranquille et faire ce que je voulais ... - et surtout observer le monde mystérieux et passionnant des adultes ... - il valait mieux ne pas se
faire remarquer.
Ils n'aimaient pas être dérangés, moi non plus ...
J' ai ainsi vu tous les Sissi , Sissi impératrice, Sissi face à son destin , et même Les jeunes années d'une reine ...
Un après-midi, je me souviens avoir vu Sissi 3 fois ...
Je m' en souviens surtout parce que je le racontai, fière et enthousiaste, à mes parents qui échangeaient des regards étranges ...
Maman : - Tu as vraiment vu Sissi 3 fois ???
Moi : - Oui, c'était génial, et le monsieur m' a offert une bouchée au chocolat !
Silence atterré de mes parents ...
" Pas étonnant que cette petite soit comme ça ! avec les grands-mères qu' elle a !!! "
Mon oncle Bernard aussi, m' emmenait au cinéma ...
Avec lui, rien à craindre : pas de films sentimentaux, et, disaient mes parents : "De toute façon, Bernard va voir des films auxquels personne ne comprend jamais rien, donc, il peut bien
emmener Françoise ..."
J' ai ainsi été dégoûtée de Godard ( Pierrot le fou en 1965 - j' avais 6 ans - ) , je vis Five easy pieces en 1970 ( aucun souvenir ... sinon que mon
oncle disait que c' était le meilleur film du monde ...) Le Mans , en 1971, avec Steve Mac Queen ( je tombai immédiatement amoureuse de Steve Mac Queen et chopai au passage le fantasme du
coureur automobile mythique, vrai mâle aux nerfs d'acier, le goût de la vitesse et des moteurs vrombissants , d' autant plus qu' à l' époque , mon oncle me promenait en Porsche 911 S à 200 kms
heure entre Lyon et Dijon ... ) et Phantom of the Paradise en 1974 ( une des scènes les plus érotiques du cinéma - avec celle du train dans La mort aux trousses et celles du pic à
glace dans Basic instinct ... - quand le malheureux "fantôme" regarde, en plongée, perché sur une verrière, trempé sous la pluie, la femme qu' il aime faire l' amour avec son
pire ennemi, auquel il doit d' être défiguré ...)
Mon oncle avait l' habitude curieuse de quitter ses chaussures au cinéma, et de trépigner pendant le film, ce qui me valait, après le
générique de fin , dont nous ne perdions pas une ligne , de me glisser à 4 pattes et de ramper sous les sièges en quête des fameuses chaussures que j' étais chargée de récupérer et que je
retrouvais parfois 4 ou 5 rangées de sièges derrière ... entre les papiers d' esquimaux glacés et les mégots de cigarettes .... et oui, à cette époque, on fumait dans les cinémas ! J' avais
parfois un peu honte de cette expédition peu glorieuse, mais je ramenais, triomphante les chaussures que je brandissais ...
J' y gagnai le goût de regarder sans comprendre et de me laisser envahir par des émotions purement "esthétiques" d' images, de sons, de plans, de mouvements, totalement dégagée du sens du film
puisqu' effectivement , je ne comprenais rien à l' histoire, la plupart du temps ( y avait-il seulement une histoire ??? ) .
J' y saisissais seulement des sensations , des impressions vagues .
Lorsque Marianne montera les marches, à Cannes, il faut que je me prépare à répondre aux questions qui me seront posées ... Je vois ça d' ici : " A quel âge
a-t-elle manifesté un intérêt pour le cinéma ? " , " Quels furent ses premiers films ? " , " Quand avez-vous pris conscience de son génie ? "
etc ...
J' y réfléchis sérieusement ... ainsi qu' à la robe que je porterai : fourreau noir avec traîne, c' est pas mal, mais un peu serré pour monter les marches ... peut-être faudra-t-il prévoir plus
évasé ? ... et ne pas être trop loin d' elle pour lui rappeler de se tenir droite, de ne pas faire de trop grands pas ...
J'aime bien celle-ci ...
Très tôt, Marianne a manifesté un grand intérêt pour le cinéma, ses premiers films furent des Walt Disney, bien sûr, et des séries comme Il était une fois la vie, La petite maison dans
la prairie.
Elle aimait surtout voir et revoir inlassablement le même film un certain temps avant de passer au suivant.
Nous nous sommes rapidement aperçu qu' elle voulait vérifier si tout se passerait bien de la même façon ... Je me souviens qu' un jour, elle m' a dit : " Ouf, il est sauvé ! " à propos de je ne
sais plus quel personnage en danger ... or, elle avait déjà vu le film au moins 10 fois ... Je me suis donc inquiétée :
- Mais ... tu l'as déjà vu !
- Oui ...
- Alors tu sais bien qu' il est sauvé !
- ...
- Tu ne croyais quand-même pas que ce serait différent ? ...
- On sait jamais !
Prudente, ma Marianne, " On sait jamais ..."
Je reconnaissais bien là la petite fille qui faisait un détour de 2 mètres pour éviter le coin aigu de la table, parce qu' on lui avait dit qu' elle risquait de se cogner la tête ... ( son frère,
lui, se précipitait dessus pour vérifier si c' était vrai ...)
La deuxième raison qui amenait Marianne à voir un film une dizaine de fois, c' est qu' elle le regardait jusqu' à ce qu' elle le sache par coeur ...
Nous mîmes un certain temps à nous en rendre compte, mais ensuite, en voiture par exemple, c'était pratique, on lui disait : " Marianne, tu nous mets Le Roi Lion ? " et c'était parti ...
le film, en intégral, de la première à la dernière réplique ... Elle soufflait parfois les répliques aux personnages ( comme dans Cinema Paradiso ) en regardant un film .
Lorsque je m'en aperçus, je décidai de nous procurer les films en anglais : elle avait la version française dans la tête, donc, elle apprendrait l' anglais ...
Souviens-toi , Marianne ...
( je ne l' ai pas trouvé en anglais ... mais souviens -toi "Wake up ! wake up !" et " pleeease ...! "
)
J' étais toute petite, je pense que je devais avoir 3 ans, puisque le film est sorti en France en 1962 , ma marraîne voulut m' emmener au
cinéma.
C' est la seule et unique fois où ma marraîne m' emmena au cinéma ...
C' était Blanche Neige et les 7 nains, de Walt Disney.
Lorsque la sorcière apparut, je commençai à pleurer , au fur et à mesure de la séquence, malgré les mots d' apaisement de ma marraîne, je hurlais de plus en plus fort, je me souviens encore de ma
terreur ...
Ma marraîne essaya sans doute de me dire que tout allait s' arranger, que le Prince viendrait et que tout irait bien . Je me moquais bien du Prince : quand je panique, moi, je panique ... et rien
à faire, rien à dire pour me calmer ... c' était déjà le cas à l' époque .
Finalement, ma marraîne fut forcée de me prendre dans ses bras, de me sortir du cinéma et de me ramener à la maison, encore toute suffoquante et hoquetante.
On me fit remarquer que les autres enfants avaient eu peur, eux aussi, mais qu' ils pleuraient sagement en attendant courageusement que ça s 'arrange ...
Ma mère levait les bras au ciel : " Cette petite ! .... "
Voici la scène, maintenant encore, elle me fait peur , et lorsque je suis allée à Eurodisney, j' avais peur , aussi.
On a beau se dire que le Prince viendra, il n' efface en rien la sorcière, et puis ... "s'il allait ne pas venir ... " ?
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