Mon vieux gourami bleu est mort .
C'était un brave poisson, un très gentil gourami bleu qui n' avait jamais fait de mal à personne. Il était très vieux, il habitait mon aquarium depuis si longtemps que je ne peux pas
vraiment lui donner d' âge. J' ai bien vu qu' il n' allait pas très bien. Depuis quelques temps, il nageotait un peu de travers, un peu sur le côté, il avait les ouïes rouges . Je n' ai pas tenté
de le soigner. j' ai bien compris qu' il n' y avait pas grand-chose à faire et qu' il était très fatigué. Et puis il est mort. Mais le dernier jour, j' ai bien vu qu' il souffrait. Ca fait
bizarre d' assister à la mort d' un gourami bleu. Je me demandais : " Souffre-t-il ? " Je voyais bien qu' il souffrait , mais la question était " Comme nous ? " ... Et bien la réponse
est "oui". Oui, il souffrait comme nous. Je l' ai vu, je ne peux pas en douter. J' avais un peu honte d' assister à son agonie. Alors je ne regardais pas, et puis, une heure après, je revenais
voir s' il n' était pas mort. Je ne voulais pas que les autres le mangent, parce que c' était un très gentil gourami qui n' avait jamais fait de mal à personne . Et puis je me disais : " Dans le
fond, pourquoi ne pas laisser les autres le manger ? c' est la nature, ça ne lui fera pas de mal . C' est peut-être mieux comme ça , ce sera mieux que la poubelle" . C' est stupide, n' est-ce pas
? de se poser des questions pareilles... et j' imagine que certains parmi vous sont en train de se dire qu' il y a des choses bien plus graves sur la terre et qu' ils ont bien envie de me
renvoyer au Darfour, au Burkina avec Péroline, ou à leurs propres problèmes, à leurs propres deuils ... Ils se disent que je n' ai vraiment aucun souci grave puisque je me penche sur le sort de
mon vieux poisson mort dans mon aquarium. Vous avez raison, sans aucun doute . Mais la mort d'un gourami, à l' échelle planétaire, est-elle si différente que la nôtre ? la mienne ?
Franchement, au risque de vous choquer beaucoup, je ne me sens pas très différente de mon vieux gourami bleu et je ne vois pas bien la différence , sinon une différence d' échelle temporelle
entre lui et moi, et une différence de "qualité " : lui, au moins, il n' a jamais fait de mal à personne . Il valait mieux que moi.
Sentiment anti-chrétien : on m' a bien dit que j' ai une âme et que le gourami n' en a pas, que je serai accueillie par Dieu, et pas le gourami, que je ressusciterai, et pas mon gourami
... A quoi on voit que j' ai une âme et pas mon poisson ? Au secours, amis théologiens ! Qu' en penses-tu, Gérald ? Qu' en diraient Hélène et Jacqueline ? Je ne vais quand-même pas aller
trouver un prêtre pour l' interroger sur ce grave problème ... Il faut que j' écrive à Didier ... Mais ça ne change rien, rien à la mort du gourami ni à la mienne , ni à la
vôtre, ni à celle de ceux qu' on aime. D'autant mieux que ça ne change rien à ma foi ni à ma relation à "ce que j' appelle Dieu". D'autant plus que je me crois profondément l' égale -
ni plus, ni moins - de mon vieux gourami bleu, et que je n' ai toujours pas peur de mourir .
Je voudrais bien n' avoir pas plus d' importance que mon gourami bleu et ne pas faire pleurer plus que lui, parce que la seule chose qui m' ennuie, c' est la peine des autres.
Et moi, j' ai de la peine pour mon vieux gourami bleu ... et pour sa femelle gouramie qui va mourir aussi si elle reste seule. ( Les gouramis vivent en couple et sont très unis et très
tendres. )
J' ai de la peine pour mon vieux gourami bleu, mais , parce que je crois en la vie et en la résurrection, je vais aller acheter un autre gourami pour la sauver.
Livre de Qohéleth :
" ... on a peur de la montée,
on a des frayeurs en chemin ,
tandis que l' amandier est en fleur,
que la sauterelle s' alourdit
et que le fruit du câprier éclate ..."
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