
Le Blog Wondermaman
C'est ici un blog de bonne foi, lecteur.
Il t'avertit, dès l' entrée, que je ne m' y suis proposé aucune fin, que domestique et privée.
Je n' y ai eu nulle considération de ton service ni de ma gloire.
Je l' ai voué à la commodité de mes parents et amis : à ce qu'ils puissent y retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive, la connaissance qu' ils ont de moi.
De Saint Amand, ce vingt cinquième de novembre deux mil six.
Fjord
Laitage fondant
Cette baie du littoral
Où le soleil luit.
J'avais promis de parler du film Entre les murs, mais j'attendais un peu, d'un côté pour me remettre et faire la part de
mes émotions, d'un autre côté afin de n' altérer en rien le jugement de Gérald ni sur le film, ni sur les causes de mon émotion puisqu'il souhaitait se faire une
opinion par lui-même - et sur le film, et sur les causes de mon "flot de larmes" ...
J'espère lui avoir laissé suffisamment de temps ...
En outre, cet article s'adresse tout particulièrement à Noam :
- parce que dans les ravages de mon ordinateur, j'ai perdu ton adresse mail, Noam, au secours, redonne la moi ! (je sais, je sais, tu l'as inscrite dans ton livre, mais je ne cesse de le
prêter - tant pis pour tes droits d'auteur ! ... - donc, pas de livre, pas d'adresse ! )
- parce que Noam a aimé et le livre et le film, comme moi
- parce que nous avons un peu la même conception et des élèves et de notre métier
- parce qu'il enseigne dans un collège "difficile"
- parce que oui, j' ai suivi tes conseils, Noam, et acheté le scénario du film ... tu vois, l'ancien élève n'a pas fini de devenir mon professeur !
Donc, en attendant le film Sur la photo de classe, parlons d' Entre les murs ...
Oui, j'ai aimé, vraiment, et ce film m'a touchée.
Non, ni le film, ni l'enseignant ne sont "démago" et la question n'est certainement pas de juger le prof et de prétendre qu'on aurait fait mieux que lui, ou autrement , ce n'est pas le problème :
chacun fait comme il peut dans sa classe et le film ne s'adresse pas qu'à des enseignants afin qu'ils vérifient si le prof en question respecte bien les programmes ni s'ils sont meilleurs
ou pires que lui ... (ça veut dire quoi, en plus ? )
Le film est un film, et un excellent film : il mérite pleinement sa Palme d'or - le jury de Cannes ne s'y est pas trompé, lui !
D'abord, ce film m'a donné envie de filmer , envie de reprendre mon camescope, délaissé depuis que de chute en chute, il est rafistolé au sparadrap , envie de filmer les murs du lycée, les élèves
en gros plans, les tables et les chaises de la salle de classe déserte à la fin de la journée, le lycée vide, le lycée après le combat, le champ de bataille vidé de ses protagonistes, à la fin du
jour, à la fin de la semaine , à la fin de l'année.
Filmer le lycée comme on filmerait un lit défait au matin, une chambre vide , une table à la fin d'un repas . Filmer des objets : une cartouche d'encre vide, une boule de papier froissé , un
store cassé ...
Ce sont ces dernières images qui m'ont fait éclater : j'aime rester dans ma salle de classe vide, le soir, et contempler les tables et les chaises en désordre.
J'ai souvent pleuré le soir du dernier cours, surtout lorsque ce sont les Term ou les BTS 2 qui partent : parce que je sais que je ne les reverrai jamais et que je les aime et que c'est un vrai
chagrin d'amour.
Et d'amour pas forcément réciproque, et sans doute plus douloureux encore lorsqu'il n'est pas partagé, comme tout amour, non ?
Et je ne suis pas la seule .
J'ai été bouleversée par l'avant dernière scène, lorsque l'élève vient trouver l'enseignant à la fin du cours et lui dit : " Moi, Monsieur, je n'ai rien appris, rien appris, rien compris .
Rien. "
Parce que des élèves comme ça, j'en ai rencontré : très gentils, dociles, silencieux, appliqués, on n'entend jamais le son de leur voix, ils ne perturbent pas le cours, bien sages, ils ne
disent jamais rien et on leur met de mauvaises notes, parce qu'ils ne comprennent rien ou pas grand-chose, parce qu'ils ont "des difficultés" et , un beau matin, ou un soir cruel, ils viennent
jusqu'à mon bureau et avouent : " Madame, je comprends rien ... "
Et en plus, c'est vrai.
Et en plus, je ne sais plus comment expliquer.
Et en plus, ça ne sert à rien.
J'ai aimé leurs visages d'ados en gros plan, parce que j'aime leurs boutons d'acné, je les aime gros, malhabiles, boutonneux, binoclards, appareillés dentaires, gigotant sur leur chaise et
indisciplinés.
Même si je gronde très fort, j'aime les trousses qui tombent et se renversent et m'exaspèrent, les ricanements des "pétasses" , les grossièretés puériles des garçons aux rires d'adolescents
puceaux débiles , leurs refus de lire, d'écrire, de travailler, ce combat permanent qu'il faut mener, pour pas grand chose .
J'aime leur répéter toujours la même chose , qu'ils savent pertinemment mais qu'ils n' accomplissent pas d'eux-mêmes - pourquoi ? pour le plaisir du rite ? pour le bonheur de m'entendre répéter :
" Ta casquette ! ,", "Pas de portable ", " Ouvrez vos classeurs" , "Ecrivez", " Prends ton stylo"... - pour exister dans mon impatience ?
J'aime leur dureté et leur fragilité, j'aime même qu'ils me détestent ou me fassent des reproches : "Vous charriez trop, Monsieur " - " Il est nul, ce cours ! "
Et tout ça, c'est dans le film.
Ici, on n'a pas beaucoup de petits beurs, de petits noirs ou de petits jaunes, mais j'ai vu bien des mamans berrichonnes qui ressemblaient, dans le fond, étrangement à cette maman malienne, parce
que leur univers était aussi éloigné de l'école que le sien, parce que leur langage était aussi éloigné du nôtre que le sien.
J'ai connu des Ling, Kieu, Phonesavanh qui valaient le jeune asiatique menacé d'expulsion ... aussi travailleurs, intelligents et appliqués, arrivant sans parler un mot de français, et j'ai
suivi leurs progrès avec admiration, et fierté lorsque je pouvais les aider.
J'ai aimé ces profs qui contemplent en silence celui qui craque, qui arrive dans la salle des profs en clamant son ras-le-bol, son dégoût, son découragement face à une classe "impossible" et j'ai
reconnu les visages silencieux de mes collègues .
Parce qu'on sait tous que dans ces cas-là, y a rien à dire, qu'à écouter.
J'ai aimé ce match de fin d'année me rappelant mes collègues jouant au foot contre les élèves, j'en connais même qui se sont pris la raclée au baby-foot ... par amour , toute cons ! ou qui
ont chanté dans des karaokés ! ...
J'ai aimé le conseil de classe et la réunion parents-profs, qui montrent à quel point tout cela ne sert à rien !
Vanité des vanités ! ...
Je n'ai pas vu souvent de jeunes profs offrir le champagne parce qu'elles sont enceintes, mais lorsque j'attendais Houcine ou Marianne, il m'est arrivé de penser que j'aimerais qu'ils aient
l'intelligence, ou la délicatesse, ou le sourire de tel ou tel de mes élèves .
Les refus de lire, c'est du vécu.
La leçon de conjugaison, la rédaction de l'autoportrait , la séance de versification interrompue par une question qui n'a rien à voir avec le cours, c'est du vécu.
Ce film est juste, d'une justesse rare, fine et sensible .
Sans caricature, sans "recette", sans parti-pris, sans solutions , parce que des solutions, il n' y en a pas.
S'il y en avait, ça se saurait ! et depuis longtemps.
Pour moi, il relate une histoire d'amour, une histoire d'amour tragique et impossible entre un prof et ses élèves
.
Evidemment, si on ne LES aime pas, on ne peut pas comprendre et on ferait mieux, autant que possible, de changer de métier rapidement. Malheureusement, l' Education Nationale
n'offre guère de portes de sortie, et les couloirs sont pleins de profs sans humanité et d'élèves pleins de haine .
Mais voilà, moi, je les aime, même et peut-être surtout quand ils ne m'aiment pas, eux, parce que je les force à travailler, à faire ce qu'ils refusent de faire, à se taire, à adopter une
posture courtoise, parce que je les interpelle, comme ce prof, sur leur vie et leur rapport à ce que j'enseigne.
Parce que si cet enseignement ne prend pas en compte leurs questions - qui tombent "comme les cheveux sur la soupe", mais ne sont pas si bêtes - parce que si le Journal d'Anne Frank ne
conduit pas à faire son propre autoportrait ou à s'interroger sur soi et sa propre vie, je préfère ne pas l'ouvrir avec eux.
J'ai aimé ces portraits, comme j'ai aimé les portraits que tu brosses, Noam, dans Sur la photo ... parce qu'ils sont authentiques et beaux.
Effectivement, j'ai sangloté cette tragédie .
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