J' ai toujours bien aimé aller avec les femmes, ça ne m'a jamais dérangée.
Lorsque j' étais au Maroc, on me laissait libre d' aller manger "avec les hommes " ou "avec les femmes" et de circuler à peu près librement des salles réservées aux hommes aux salles réservées
aux femmes.
Spontanément, j' allais plutôt avec les femmes et je m' y sentais bien.
Je piapiatais joyeusement avec elles, nous faisions la cuisine, nous allions au hammam, on se faisait des hennés, on échangeait astuces et petits secrets, on essayait nos vêtements, j' aimais
bien. C ' était une sorte de joyeux pensionnat de filles qui tenait à la fois du couvent et de la cour de récréation.
Je me sentais plus à l' aise qu' avec les hommes sombres qui regardaient la télé et parlaient peu .
Une seule fois, je me suis sentie humiliée.
Nous étions invités à dîner dans une maison qui pratiquait la séparation stricte des sexes .
Je suivis les femmes. J' avais faim, c'était tard, et le repas n' arrivait pas ...
Lorsqu'une femme apporta enfin le grand plat dans lequel chacun pioche de façon communautaire, je m'aperçus qu' on nous avait porté les restes des hommes.
C' était un peu dégoûtant , je ne pouvais pas manger ça .
D' un seul coup, mes larmes ont jailli, incontrolables : je me suis mise à pleurer .
Toutes les filles m' entouraient :
- Qu' as-tu ?
- Qu'est-ce qui t'arrive ?
- Tu t' ennuies de tes parents ?
- Tu veux ta famille ?
- Qu' est-ce qu' il y a ?
Leur sollicitude me toucha. Et plus elles m' entouraient, plus je pleurais.
Je ne pouvais pas leur dire.
Comment leur dire que je ne pouvais pas manger les restes des hommes, que ça me dégoûtait ?
Comment leur dire sans les humilier elles-mêmes et leur faire remarquer qu' elles acceptaient quelque chose que moi, je n'acceptais pas ?
Comment leur dire sans paraître une Occidentale qui se croit supérieure et qui demande un traitement de faveur auquel elles n'ont pas droit que je me sentais niée ?
Comment vous dire tout ce qui se bousculait dans ma tête à ce moment là?
Comme je ne me calmais pas, une femme alla chercher Houssine - le père de mon fils - qui arriva aussitôt.
- Qu' est-ce qui se passe ?
- Je ne peux pas te le dire.
Il insista un peu et, voyant qu' il ne tirerait rien de moi, il dit brusquement :
-Viens, on s'en va .
Et il m' embarqua.
Une fois dans la rue, je finis par lui avouer honteusement : "On nous a servi les restes des hommes, je ne peux pas manger ça."
Il observa un long silence, atterré.
- Je te jure que je ne savais pas que ça existait. Je te jure que je ne le savais pas. Je n'aurais pas accepté.
Je le croyais bien, qu' il ne savait pas : la plupart des hommes ignorent tout de l' univers des femmes. Elles n' en parlent jamais .
En France, c'est pareil, je vais spontanément et joyeusement avec les femmes.
Hier, au repas des Charbonnier, les femmes sont allées visiter le château de Valençay, les hommes sont allés au musée automobile.
Ca tombait doublement bien : j' avais envie d' être avec les femmes - et les enfants - et j' avais envie de visiter le château.
Ca me rappelait notre week-end dans les Deux-Sèvres : les femmes faisaient la cuisine, les hommes étaient partis se promener.
Je pensais à Apollinaire :
LES FEMMES
Dans la maison du vigneron les femmes cousent
Lenchen remplis le poêle et mets l' eau du café
Dessus - Le chat s'étire après s'être chauffé
- Gertrude et son voisin Martin enfin s'épousent
Le rossignol aveugle essaya de chanter
Mais l' effraie ululant il trembla dans sa cage
Ce cyprès là-bas a l' air du pape en voyage
Sous la neige - Le facteur vient de s' arrêter
Pour causer avec le nouveau maître d'école
- Cet hiver est très froid le vin sera très bon
- Le sacristain sourd et boîteux est moribond
- La fille du vieux bourgmestre brode une étole
Pour la fête du curé La forêt là-bas
Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue
Le songe Herr Traum survint avec sa soeur Frau Sorge
Kaethi tu n'as pas bien raccomodé ces bas
- Apporte le café le beurre et les tartines
La marmelade le saindoux un pot de lait
- Encore un peu de café Lenchen s' il te plaît
- On dirait que le vent dit des phrases latines
- Encore un peu de café Lenchen s' il te plaît
- Lotte es-tu triste O petit coeur - Je crois qu' elle aime
- Dieu garde - Pour ma part je n'aime que moi-même
- Chut A présent grand-mère dit son chapelet
- Il me faut du sucre candi Leni je tousse
- Pierre mène son furet chasser les lapins
Le vent faisait danser en rond tous les sapins
Lotte l'amour rend triste - Ilse la vie est douce
La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus
Devenaient dans l' obscurité des ossuaires
En neige et repliés glissaient là des suaires
Et des chiens aboyaient aux passants morfondus
Il est mort écoutez La cloche de l' église
Sonnait tout doucement la mort du sacristain
Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint
Les femmes se signaient dans la nuit indécise
Je ne suis malheureusement pas Apollinaire, mais j' ai écrit , moi aussi :
Dans la cuisine les femmes parlent
- On sera lundi demain.
- Y a des petites pauses, quand-même...
- C' est super d'avoir des aides comme ça.
- Ca me fait faire pipi le café moi !
- Si seulement le café me faisait cet effet-là !
- Laisse, je vais t' apprendre !
- Les hommes sont partis.
- Non ! C 'est pas vrai !
- Au secours !
- Le monsieur, il a pris un brochet.
- Ah bon ?
-Non mais tu ne le vois pas d' ici !
- Noir bleu rouge.
- Je vais le prendre en passant.
- On ne sait jamais.
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