Et ma lecture confirme ce que je savais déjà : nous avons vécu dans les mêmes lieux, fait les mêmes choses, aux mêmes moments.
En mai 1977, il note : "Jacques Vingler" , j'ai travaillé avec Jacques Vingler de 1981 à 1984.
Nous avons vu les mêmes films : La Dentellière, avec Isabelle Huppert, Senso de Visconti, La Vie devant soi, Une journée particulière, Certains l'aiment chaud, Mort à Venise, le Molière de Mnouchkine, Sonate d'automne de Bergman, Annie Hall, Intérieurs , Stardust Memories et Manhattan de Woody Allen, 2001 : l' Odyssée de l'espace et les Monthy Pyton, Nos plus belles années , avec Robert Redford et La Mort aux trousses et Fenêtre sur cour - qui font partie de mes films cultes !
Il aime, comme moi, Alain Cavalier, Thérèse, en particulier , Le Nom de la Rose et La Sirène du Mississipi, Marathon Man et La Dolce Vita.
Il voit Portier de nuit et La Grande Bouffe, que j'ai refusé d'aller voir.
Au théâtre : Un conseil de classe très ordinaire et en juillet, il va à Hérisson ! évoque Jacques Lassalle, Chéreau, Françon, Novarina ( "Novarina est un immense bonheur." ) , Minyana, Vinaver, Grumberg , Strinberg ...
" parler à la salle, regarder le public et parler, tout droit."
"Tout ça, face public."
"Il est vrai qu'il y a toujours un moment terrible d'abandon dans les théâtres quand tout est prêt, que les techniciens sont partis boire un verre, que les acteurs sont dans leurs loges à se préparer, être là, un peu rejeté, sans place à soi."
" Entrée ans le théâtre. Solitude terrifiante - quoi qu'on dise ou fasse - du métier de metteur en scène dans la dernière ligne droite."
"le théâtre, des fois, c'est magnifique ! "
Nous lisons les mêmes livres : Jules Vallès, Michel Butor, Le Portrait de Dorian Gray, Fragments d'un discours amoureux et Sur Racine de Barthes, Un éte 42, Michel Tournier, La Jalousie de Robbe-Grillet, Antonin Artaud, L'espace vide de Peter Brook, les Nouvelles de Salinger, la lettre au Père de Kafka - qui fut pour moi une révélation - L'Amant de Marguerite Duras, Belle du Seigneur d'Albert Cohen.
A propos de Belle du Seigneur :
"Il fallait y venir. C'est superbe, magnifique, très drôle, très émouvant (...) A propos des Deume, visite aux Chers Parents hier. Terrific. Ma mère au sommet de son art de mère."
J'adore !
A propos des parents :
"Si je téléphone à la maison et que c'est ma soeur qui répond, cela me coûte environ 50 centimes, avec mon père, un franc, et avec ma mère 5 à 6 francs".
" On roule en voiture. Un type torse nu en short court sur le bas-coté. Cuisses magnifiques et surtout un vrai dos d'athlète.
Je m'exclame ( je me crois où, à la Gay Pride ? ) : "Il est drôlement bien roulé."
Léger temps. Ma mère dit :" Oui, il n'est pas mal."
Mon père regarde la route. Un temps. On croise en gros plouc sur un vélo.
Il dit : " Oui. Il est mieux que celui-là !"
C'est tout. Ca pèse des tonnes."
"Demain et ce soir, je vais chez mon Papa et ma Maman. Préparez-vous au chapitre inévitable et oedipien."
" Je téléphone à ma mère. Je pourrais avoir des bubons plein la figure, avoir été torturé par la Gestapo ( les temps sont durs ! ) ou plus simplement (sic ! ) ne pas être en forme, ça donne :
" C'est toi. Je me disais, justement, il va m'appeler ( l'instinct maternel comme moyen de communication ) , j'en parlais à ton père ..."
" Les parents sont venus passer 3 jours à Paris. La Totale . La tour Eiffel, les 3 étages, l'Arc de Triomphe, les Champs Elysées, Beaubourg, le Louvres, les bateaux-mouches, le forum des halles... Tout."
" ...mon père n'a aucun papier sur lui, elle a rangé sa carte d'identité avec la sienne.
Moi : " S'il t'arrivait quelque chose ?
Lui : S'il m'arrivait quelque chose, ta mère serait juste à côté ...
Elle : Ce serait plus pratique. S'il était dans le coma, je montrerais ses papiers ..."
Voilà. C'est tout eux, ce genre de dialogue surréaliste. Elle dans le coma ?
Lui : " Ta mère dans le coma ? Franchement, ce jour-là, il n'est pas arrivé !"
Comme lui, j'écoute les Beatles, Chopin, Maria Callas, Mozart ...
Comme lui, je tape ma maîtrise à la machine.
Il note l'incendie qui fit 200 morts dans un camping en Espagne, la mort de Brel, l'affaire Boulin, l'enterrement de Sartre - j'y étais ! ... on était 50 000 à croire encore à l'engagement ..., la victoire de Mitterrand aux présidentielles en 1981 le raz-de-marée de gauche aux législatives , la mort de Romy Schneider , de Simone de Beauvoir ou de Simone Signoret, l'affaire Grégory, la mort de Malik Oussekine .
Il relève mes citations préférées :
"Dans un mois, dans un an comment souffrirons-nous
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous
Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ..."
Nous n'étions sûrement pas les seuls à lire, voir, écouter les mêmes oeuvres, à vivre les mêmes événements, mais quand-même : ces années-là, Jean-Luc Lagarce est entre Besançon et Montbéliard : c'est là que je vivais .
A partir de 1986, le Sida devient de plus en plus présent :
"L'homme avec qui vit Y. est en train de mourir".
"L'ami de Y. est mort . Vie au ralenti, là."
"Pas amoureux en ce moment, de personne. Incapable."
"hécatombe"
" je vis désormais avec, comme assis sur la Mort"
"Y. a le Sida. Hospitalisé à la Salpétrière. C'est tout."
"Y. est mort."
J'aime son humour :
"Ne songe plus à mourir 15 fois par semaine (?). Deviens probablement adulte."
" Comme elle dit - pour cela que je l'aime - "l'un de nous 2 est de mauvaise foi et ce n'est pas moi."
" Baisé ( pas d'autre mot, excusez-moi ) ...
L'autre nuit ( de dimanche à lundi ) avec un type ( je sais je sais, je n'ai pas une vie extrêmement passionnante ! Vous n'êtes pas obligés de donner ce passage-là en commentaire aux élèves de première.)"
"Problème délicat résolu : la-banque-du-bon-sens-près-de-chez-vous vient de me règler mon compte. Suppression subtile de la carte de crédit et comme "votre compte est à sec..."."
"Ma trentaine qui arrive. Deviens sérieux et discipliné. Entendons par là que je paie mes impôts, que j'organise mon travail et qu'une remarque désobligeante ne m'atteint pas au point d'avoir mal au crâne."
"Ai eu 29 ans hier. Bon. Ce n'était pas trop grave."
"Une centrale nucléaire a sauté en URSS. La presse française se pose la question essentielle :"Est-ce que cela peut arriver en France ?"
Réponse : "Non !"
(Ouf ! ) "
J'aime sa dureté :
" lecture d'un pensum de J. Angoissant de prétentions symboliques en tous genres . ( Du genre, symbole au premier acte, lourdement appuyé au deuxième et expliqué avec forces détails au troisième. Parce que c'est en 3 actes ...)"
Son désespoir :
"Je n'avais pas d'argent, mes cadeaux étaient ridicules, cela me rendit triste."
Je partage sa conception de la "politique" :
" Débat public, ici, sur le thème culturel "Quelle écriture contemporaine , pour quel Monde contemporain ? " (sic !) Avec les inévitables intellectuels barbus, anciens dramaturges du TNS, l'auteur qui écrit, mais que personne ne lit et l'acteur-metteur-en-scène-animateur grisonnant, défenseur de la décentralisation.
(...)
Avec, dans le public - "Y a-t-il des questions ?- l'inévitable grosse fille laide qui parle au nom du "peuple" (sic ! ) ..."
A propos des montées du terrorisme et de l'extrême droite :
"Ce n'est pas tant la peur de mourir écrasé sous les décombres d'un supermarché qui serre la gorge (...) c'est bien plutôt le sentiment de voir apparaître une nouvelle mentalité, de voir naître de nouvelles valeurs épouvantables qui, elles, resteront, certaines de leur bon droit."
" Les gens ne cessent de râler pour tout et pour rien ( et Dieu sait que c'est le grand luxe, haute gastronomie, activités, snobs ...) . Mais ils sont ridiculement vieux et méchants."
" les terroristes ont fait sauter la voiture de ( ...) Alain Peyrefitte, ( ...) salopard idéologique et laid comme un pou. Par contre le chauffeur ( CGT à tous les coups ) y est passé. On ne peut plus compter sur personne."
" Grèves dans le secteur public (SNCF, RATP, EDF ... ) . Récupération par les communistes. Récupération de la récupération communiste par la droite, bête et arrièrée. Manifestation de la "majorité silencieuse" : les mères de famille en colère (...)
Récupération de la récupération droitière et imbécile par les communistes (...) etc., etc."
Je partage sa solitude :
"Plaisir doux d'être seul.
Pas seul. Solitaire. Vivre à mon propre rythme. Lire comme depuis longtemps ça ne m'était pas arrivé.
Aller à mon rythme. Ne pas dépendre. Etre assez peu responsable.
(...)
Ne penser à rien d'autre qu'à bien faire."
J'aime comme il parle de ses amours:
"je suis amoureux-malheureux".
"...avons joué donc, après s'être retrouvés, comme deux gamins, deux gosses n'osant apparemment pas trop se dire combien il était important de se revoir."
" ... de la difficulté ridicule d'être tendre."
"Se lever. Partir."
" Difficile, mais en fait, j'ai besoin de lui, de sa manière d'être".
" L' Autre est dangereux car il contredit ma vie."
" ("Emoi et attirance.") ( Dans la collection Harlequin.)"
" Le lendemain, qu'on se rassure, je triche à nouveau."
Et sexuellement, il m'impressionne.
Vraiment.
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