Aujourd'hui, je me sens assez en forme pour vous raconter mes voisines de chambre à l' hôpital de Tours.
Quand je suis arrivée dans ma chambre à deux lits, une dame de 43 ans se trouvait déjà là, opérée d' une hernie discale. Elle avait déjà pas mal récupéré, si bien qu' elle m' a beaucoup aidée, le
principe de solidarité fonctionne bien entre les malades, c'est : "Aidez-vous les uns les autres" ou, comme dit le centurion romain dans Astérix :" Que ceux qui sont encore valides
ramènent les autres !"
Cette dame s' appelait Elisabelle et m' a vite expliqué qu' elle était "psychiatrie A et B".
Devant mon incompréhension,elle a précisé qu' il y a les psychiatries A B C D E F en fonction de la gravité et que A et B , c'était les moins graves, de quoi me rassurer au cas où j' aurais été
inquiète.
Ah, Elisabelle ! Un poème ! Une rencontre vraiment surréaliste. Nous avions peu de chance, dans la vie courante, elle et moi de nous cotoyer de si près, moi, bourgeoise prof de français, elle,
quasi illettrée ( à part l' alphabet jusqu'à F ), cas social.
Elle avait avec elle un grand sac en plastique rempli de médicaments dans lequel elle piochait allègrement. J' étais étonnée qu' on les lui laisse. Elle avalait ainsi tranquillement des
Tranxène 10 - je l' ai vue en prendre jusqu'à 5 par jour - des Stilnox, se frictionnait au Vicks vapo rub, aspirait force Ventoline chaque fois que je faisais un malaise, et même souvent lorsque
je n' en faisais pas. Elle portait un patch anti-douleur à la morphine et s' administrait des tas de choses curieuses dans le vagin - ça , je l' ai entendu quand une infirmière lui a dit : " Mais
il ne faut pas vous enfiler tout ça dans le vagin, madame, c'est dangereux !" Et elle a répondu : " C'est parce que je suis constipée".
J' étais perplexe.
La pauvre femme racontait qu'elle avait déjà été opérée d' un cancer de l' utérus et d' une tumeur au cerveau. Vrai ? Faux ?
Elle roucoulait au téléphone avec son "petit homme" un dénommé Eric, hospitalisé à Trousseau "parce qu' il a fait des bétises". Je n' ai pas su lesquelles. Mais c'était touchant. Elle évoquait
aussi le père de ses enfants comme un alcoolique violent qui leur en avait fait baver.
J' aimais beaucoup Elisabelle, et je crois qu' elle s' est également attachée à moi. Elle me couvait de soins maternels, me caressait le front avec un gant humide,sonnait dès que je gémissais,
était aux petits soins, parfois, les soignants devaient la gronder pour l' écarter de mon lit.
Chaque fois qu'on s' occupait de moi,elle allait mal, les soignants disaient que c'était pour qu'on s'occupe d' elle. J' ai tenté plusieurs fois de leur expliquer que non, que c'était parce qu'
elle était malade d' angoisse dès que je n' allais pas bien.
Chère Elisabelle ! J' écoutais ses petites histoires touchantes de sa petite vie humble qui vaut bien la mienne ! Elle n' était pas sotte et tellement humaine !
Je regrette qu'elle soit sortie discrètement alors que je dormais et de ne pas avoir pu lui dire au revoir ni prendre son adresse.
Peut-être "psychiatrie A et B " , mais avec un grand coeur et beaucoup d' amour à donner !
La suivante, ce n' était pas le même topo.
Heureusement pour moi, elle n' est arrivée que le mardi soir .
Elle n' avait pas les deux pieds dans la chambre qu' elle demandait la télé : elle s' est donc branchée sur TF1 jusqu'à 23 heures, et dès 8 heures le lendemain matin, jusqu' à 23 heures de
nouveau . Heureusement, elle s' est absentée 4 heures, le temps de son intervention et ça m' a fait des vacances. Mais à peine revenue dans la chambre, elle appuyait sur la télécommande.
A ceux qui se demandent : " Pourquoi jusqu' à 23 heures ? "
C'est qu' elle s' endormait, la télé ne la gênait pas, elle ! et je sonnais alors la veilleuse de nuit pour demander qu' on éteigne cet écran douloureux pour ma pauvre tête, en priant Dieu que l'
extinction ne la réveille pas. Je me mettais la tête sous les draps . J' ai cependant compris qu' elle se branchait sur TF 1 toute la journée, hormis deux escapades, une sur la 2 pour Amour,
gloire et beauté et une sur la 3, le soir, pour Plus belle la vie. Je me disais qu' après l' intervention au cerveau, j' allais être, grâce à la télé, totalement lobotomisée. Je me
demandais aussi si elle éteignait la télé quand elle faisait l' amour.
C'est en partie grâce à elle que je suis sortie le jeudi, car lors de la visite, le médecin hésitait un peu, aujourd'hui ou demain ? J' ai dit : " Auourd'hui, ça va aller." Je crois que je n'
aurais pas supporté une journée de plus .
Moralité, mais ça, je m' en doutais déjà : il y a des fadas pas si fadas que ça, et des classés pas fadas qui le sont bien.
Deuxième moralité, mais ça, je le savais déjà aussi,les qualités humaines ne se mesurent pas à l' aune de l' instruction,ni dela culture, ni de la classe sociale.
Moi, j' ai beaucoup aimé Elisabelle, je ne l' oublierai pas.
Je me souviens avoir évoqué un soir avec elle l'histoire d' Abraham qui voulait sauver Sodome . En hommage à Elisabelle, je vous la raconte .
Le Seigneur est très en colère contre Sodome et veut détruire la ville .
Abraham intercède : "Peut-être y a-t-il 50 justes dans la ville? Vas-tu vraiment supprimer cette cité sans lui pardonner à cause des 50 justes qui s' y trouvent ? Ce serait abominable que tu
agisses ainsi ! Faire mourir le juste avec le coupable ? Il en serait du juste comme du coupable ? quelle abomination !" ...
Le Seigneur dit : "Si je trouve à Sodome 50 justes au sein de la ville, à cause d'eux, je pardonnerai à toute la cité."
Abraham reprend : "Peut-être sur 50 justes en manquera-t-il 5 ! Pour 5, détruiras-tu toute la ville ? "
Il dit : " Je ne la détruirai pas si j'y trouve 45 justes."
Abraham poursuit : " Peut-être là s' en trouvera-t-il quarante !"
Il dit : "Je ne le ferai pas à cause de ces 40."
Abraham reprend : " Que mon Seigneur ne s'irrite pas si je parle ( là, il sent qu'il commence à pousser le bouchon trop loin ) peut-être là s' en trouvera-t-il 30 !... peut-être là s'en
trouvera-t-il 20 !"
Il dit (patient, le Bon Dieu !) : " Je ne détruirai pas à cause de ces 20."
Abraham continue : " Que mon Seigneur ne s' irrite pas si je parle une dernière fois : peut-être là s'en trouvera-t-il 10 !"
"Je ne détruirai pas à cause de ces 10."
Le Seigneur partit lorsqu'il eut achevé de parler à Abraham, et Abraham retourna chez lui.
C'est grâce à Abraham que la famille de Loth fut sauvée. Malheureusement pour la ville, il n' y avait pas 10 justes dans Sodome...
Il y en avait une , au moins, à Bretonneau.