De lui, je crois que j'en sais encore moins.
Elle n'en parlait jamais.
Elle le respectait beaucoup et disait "Monsieur Pradinaud" ou encore "Mon pauvre mari" lorsqu'elle parlait de lui.
Parfois elle se mettait en colère et lui reprochait de " l'avoir laissée seule, avec mes trois enfants à élever ! ".
"Qu'est-ce qu'il avait besoin d'aller à ces réunions le soir ? Il ne pouvait pas rester tranquillement chez lui ? Au lieu d'aller faire sauter les trains ! Et de cacher des Juifs ! "
Je ne comprenais pas.
Pour moi, mon grand-père était un héros, c'était simple, c'était clair.
Un héros, mort pour la France.
Il avait bien agi.
Agi en patriote.
Mort pour la France.
Pour la Liberté.
Contre les nazis.
Alors ?
Pourquoi cette colère ?
Il ne l' avait pas "laissée " ! On l'avait arrêté, la Milice, les Français l'avaient arrêté, dénoncé par de bons Français comme la plupart le feraient encore aujourd'hui sans états d'âme ... - et
après, on s'étonne que le mot "confiance" me fasse bondir ? -
On l' avait emmené à Montluc, chez Barbie et les autres, il avait été déporté à Dachau, via le Struthof, mort en déportation, mort du thyphus à Dachau.
- et on s'étonne que l' expression "voyage en Allemagne " me donne des palpitations d'angoisse et que je n' aime pas les trains ?
La SNCF me fait peur, un wagon, pour moi, c'est l'horreur , et je ne peux me trouver dans le noir au théâtre ou au cinéma sans un éventail et une bouteille d'eau. -
Est-ce qu'ils s'aimaient ? Ou plutôt la vraie question était : l'aimait-elle ?
Car lui, il l'adorait, bien sûr, sinon, pourquoi épouser cette étrangère illettrée , au grand dam de sa famille ?
Il s'appelait Francis.
C'est pourquoi je m'appelle Françoise.
Sa famille habitait Mornant, petite bourgade du Beaujolais où elle tenait un hôtel-restaurant.
Petite bourgeoisie
mornantaise.
Respectable.
Respectée.
Mon trisaïeul Jean-Baptiste Pradinaud avait engendré un fils, le grand-père Adolphe.
Ce grand-père Adolphe avait épousé en premières
noces Joséphine Chavie.
De cette union était née Marie-Louise.
Puis, après la
mort de Joséphine, le grand-père s'était remarié avec Catherine Couturier - dont on vantait l' économie : il paraît qu'il n' y a que dans le Pastis qu' elle ne mettait pas d' eau. -
De cette union étaient nées deux filles, et puis mon grand-père Francis Pradinaud.
Fils unique, unique garçon !
Comme elles ont dû l'adorer, toutes, sa mère, ses soeurs !...
De son enfance, de sa jeunesse, je ne sais rien.
De brillantes études.
Polytechnicien.
Ingénieur des Ponts et Chaussées.
Il aimait la musique.
Il avait un violon . (Je l' ai toujours.)
Né en 1905, il avait fait son service militaire au Maroc pendant la guerre du Rif .
Il en avait rapporté deux choses : " le goût des femmes de couleur" - d'où ma grand-mère - et une santé fragile - il portait une ceinture de flanelle.
Et peut-être ses idées politiques : SFIO.
Il était très intelligent et d'un caractère violent. Emporté ? Ou plutôt passionné.
En tout cas, il ne devait pas faire dans la demi-mesure : ses engagements ont été extrêmes et fougueux : épouser ma grand-mère, la Résistance
...
Il était bon.
Il avait appris à lire à ma grand-mère et lui offrait des poupées.
Il aimait ses enfants : il cultivait des asperges parce que mon père les aimait.
Roger a le souvenir de son père le tenant sur ses genoux avec un bol sous son nez quand il saignait du nez.
Il était SFIO : Roger s'est appelé Roger à cause de Roger Salengro ( ministre du Front Populaire qui se suicida, victime d'une calomnie : l'Extrême Droite avait prétendu qu'il avait déserté en
1915 et c'était faux - et quand bien même ce fût vrai ... ! )
Il savait voir au delà des apparences : derrière la jeune fille illettrée, il avait su voir l'intelligence de ma grand-mère.
Il était très sensible : le camp, il n' a pas supporté.
Vous me direz que d'autres, moins sensibles, n' ont pas supporté non plus ; mais lui, il était, ont dit les témoins qui ont survécu, très atteint, très démoralisé, très dépressif.
A cause de sa femme ?
A cause de ses enfants ?
Ses trois petits: 10 ans, 8 ans, 6 ans.
A cause de ce qu'il a vu là-bas.
Cette vision de ses derniers mois de désespérés m'est insupportable.
Je me le rassure comme je peux en me lui disant : "Mais il savait que les Alliés avaient débarqué. Il savait que Paris était libéré. Il savait que la guerre était perdue pour Hitller. "
Je me lui remonte le moral comme je peux.
C'est un peu tard.
Arrêté le 14 juillet 1944, parti le 11 août 1944 par le dernier train de déportation de Lyon - un train dont certains historiens ont prétendu qu'il n'avait pas existé ! il existait bien,
puisque mon grand-père était dedans et qu'il a même jeté un message que les cheminots ont ramassé ! (de quoi nous réconcilier avec la SNCF !) - Dachau où il meurt le 9 février 1945.