Afin de satisfaire la curiosité de Patrick, en attendant la fameuse photo avec Gainsbourg, je vais vous raconter mon
copain Franck.
L'histoire pourrait commencer comme dans la chanson de Boris Vian Pan,pan, pan, poireaux, pomm'de terre ...
J'avais 18 ans ... " fine fleur de la culture française , un bas bleu qui se prenait pour une orchidée perverse poussée sur le tronc ravagé du baobab de la décadence ..." ma "conversation était si brillante qu' en rentrant chez eux," mes "admirateurs se ruaient sur leurs vieux cours de philo, constataient qu'ils n'y comprenaient plus rien et découragés, abandonnaient ... "
Je le rencontrai un beau matin, en khâgne au lycée Fénelon , mais lui, il n'avait pas , comme dans la chanson, "une belle tête d'intellectuel de la Villette", mais une belle tête d'intellectuel tout court.
Il avait 16 ans. Un vrai génie : 2 ans d'avance -
contre un seul, pour moi !
Pour ceux qui attendent avec impatience une histoire d'amour, c'est raté, vous pouvez arrêter là : il était beau, charmant, charmeur, intelligent ... mais je n'étais pas amoureuse de lui, ni lui de moi, voilà tout !
Je vous rappelle qu' à l'époque, j'étais amoureuse de Serge Gainsbourg et que j'étais plutôt en quête d'un homme - un vrai - un "qui me domine" ... et si Franck me dominait peut-être intellectuellement - encore que des fois, ... ça se discutait ... ( nos joutes intellectuelles étaient redoutables ! ) pour le reste, il était totalement immature .
" Le reste " ne signifie pas "la bagatelle" , non ! Il avait d'ailleurs une petite amie qu'il a épousée plus tard et je crois qu' ils ont eu une petite fille.
Longtemps, nous nous sommes écrits, envoyé nos voeux, et puis, j'ai cessé , car cela n'avait plus de sens pour moi.
Non, quand je dis "le reste ", je veux dire, la vie courante.
Franck était un pur Parisien du XIII ème arrondissement dont il ne sortait que pour se rendre dans les arrondissements compris entre I et XVI et surtout dans le V ème ou le VI ème - le lycée Fénelon puis, la Sorbonne.
Sorti de là, il était totalement perdu.
Ses deux ans d'avance , il les assumait pleinement intellectuellement, sinon, au quotidien, il avait du mal à gérer.
C'est ainsi que , pour la plupart des examens et concours que nous avons passés ensemble, j'allais le chercher chez lui.
Sa maman me le "remettait" et me le confiait en s'exclamant : "Surtout, vous l'accompagnez bien jusqu'à sa salle ! " ou "Comme j'ai de la chance de vous avoir, Françoise ! je suis tellement rassurée quand il est avec vous ! ", je l'accompagnais jusque devant la porte de sa salle d'examen où je le laissais, après avoir bien vérifié qu'il avait tout le nécessaire : montre, stylos, pièces d'identité .... je me rendais ensuite dans la mienne .... et je le récupérais à la sortie.
C'était mon meilleur copain.
Je l'adorais et il m'a fait découvrir Paris et faire mille folies.
Il n'avait peur de rien et savait s'introduire avec aisance dans n'importe quel milieu parisien, snob et riche de préférence.
Ainsi nous nous sommes retrouvés sur des péniches à fêter des anniversaires fastueux de personnes richissimes .... que nous ne connaissions absolument pas.
Nous hantions le Slow Club et le Caveau de la Huchette , et autres caves de jazz où nous dansions beaucoup ... et buvions pas mal ! lui, surtout ...
Ensuite, nous nous retrouvions un peu éméchés dans le métro et nous passions la fin de la nuit à nous raccompagner mutuellement : il me ramenait jusqu'à "Pont de Neuilly" parce qu' il était "un gentleman" et qu' il n'aurait jamais laissé une fille rentrer seule chez elle .... je le raccompagnais ensuite jusqu' à "Corvisart" .... parce que je me faisais du souci pour lui .... et au moment de se quitter, il prenait conscience que j'allais devoir rentrer seule, et ... "pas question ! je te raccompagne ...."
On s'est ainsi trouvés plus d'une fois bloqués dans le dernier métro .... et pas de portable à l'époque pour prévenir nos parents ... Nous avons parfois achevé la nuit dehors sur un banc, au bord de la Seine, dans un square, ou traversé Paris à pied ...
( Certains diront encore que j'en ai fait voir à mes parents .... pas du tout : ils me croyaient sagement chez Anne-Catherine ou chez Maria-Nina à réviser ... et je n'allais quand-même pas les inquiéter inutilement ! )
Mais ne croyez pas, surtout les jeunes, que nous menions uniquement une vie dissolue , non ! Pour bosser, on bossait ! Et Paris, c'était en récitant Breton - Clair de Terre était au programme, ou Ronsard, ou Rabelais - en détestant Merleau-Ponty, discutant d'
Heidegger, de Platon, des cyniques, de théâtre - déjà ! - revivant l'histoire ancienne , nous récitant la Grèce , Corneille, Racine ... nous disputant très fort sur des questions politiques, philosophiques ou religieuses , écrivant beaucoup ...
On courait les expositions - Dali, Magritte ... et il m'offrait des disques de Schubert , on faisait la queue des heures - avec nos bouquins et nos cours , en révisant ! - pour avoir des places pas cher à l'Opéra.
Moi, j'avais des facilités d'écriture, j'écrivais vite, ça venait tout seul, ça coulait sans réfléchir ... et c'était parfois n'importe quoi.
Lui, c'était tout le contraire, il avait d'incroyables difficultés à rédiger, une écriture torturée, pouvait rester une heure face à sa page blanche . - je me demandais comment il faisait .... il se demandait comment je faisais ....- mais lui, quand il écrivait deux phrases, ce n'était jamais n'importe quoi, c'était d'une densité, d'une précision et d'un niveau de réflexion que je n'atteindrai jamais.
Déjà, je délayais...
Lui, il brillait dans la concision et l'efficacité, une pensée tranchante et claire.
Dans mes poèmes , il était "le Prince Jour", "blond soleil " et moi, "Nuit froide et sombre toujours ".
Qu' est-il devenu ?
Nous avons réussi tous les deux nos Maîtrises, nos CAPES de Lettres modernes, mais tandis que je suis restée obscurément dans le Secondaire, lui, a brillé dans le Supérieur : Franck est chargé de cours à l'Université de Paris VII, il écrit des livres, des pièces de théâtre ( publiées chez Actes Sud / Papiers ) , je sais qu'il aime, comme moi, Koltès , Novarina, Minyana , je le sais parce que je continue d'acheter tous ses livres, chaque fois qu'il en publie un.
Je suis d'une fidélité à toute épreuve.
Mais je persiste et signe : nous n'étions pas amoureux l'un de l'autre.
Il était seulement mon meilleur copain.
L'histoire pourrait commencer comme dans la chanson de Boris Vian Pan,pan, pan, poireaux, pomm'de terre ...
J'avais 18 ans ... " fine fleur de la culture française , un bas bleu qui se prenait pour une orchidée perverse poussée sur le tronc ravagé du baobab de la décadence ..." ma "conversation était si brillante qu' en rentrant chez eux," mes "admirateurs se ruaient sur leurs vieux cours de philo, constataient qu'ils n'y comprenaient plus rien et découragés, abandonnaient ... "
Je le rencontrai un beau matin, en khâgne au lycée Fénelon , mais lui, il n'avait pas , comme dans la chanson, "une belle tête d'intellectuel de la Villette", mais une belle tête d'intellectuel tout court.
Il avait 16 ans. Un vrai génie : 2 ans d'avance -
contre un seul, pour moi !Pour ceux qui attendent avec impatience une histoire d'amour, c'est raté, vous pouvez arrêter là : il était beau, charmant, charmeur, intelligent ... mais je n'étais pas amoureuse de lui, ni lui de moi, voilà tout !
Je vous rappelle qu' à l'époque, j'étais amoureuse de Serge Gainsbourg et que j'étais plutôt en quête d'un homme - un vrai - un "qui me domine" ... et si Franck me dominait peut-être intellectuellement - encore que des fois, ... ça se discutait ... ( nos joutes intellectuelles étaient redoutables ! ) pour le reste, il était totalement immature .
" Le reste " ne signifie pas "la bagatelle" , non ! Il avait d'ailleurs une petite amie qu'il a épousée plus tard et je crois qu' ils ont eu une petite fille.
Longtemps, nous nous sommes écrits, envoyé nos voeux, et puis, j'ai cessé , car cela n'avait plus de sens pour moi.
Non, quand je dis "le reste ", je veux dire, la vie courante.
Franck était un pur Parisien du XIII ème arrondissement dont il ne sortait que pour se rendre dans les arrondissements compris entre I et XVI et surtout dans le V ème ou le VI ème - le lycée Fénelon puis, la Sorbonne.
Sorti de là, il était totalement perdu.
Ses deux ans d'avance , il les assumait pleinement intellectuellement, sinon, au quotidien, il avait du mal à gérer.
C'est ainsi que , pour la plupart des examens et concours que nous avons passés ensemble, j'allais le chercher chez lui.
Sa maman me le "remettait" et me le confiait en s'exclamant : "Surtout, vous l'accompagnez bien jusqu'à sa salle ! " ou "Comme j'ai de la chance de vous avoir, Françoise ! je suis tellement rassurée quand il est avec vous ! ", je l'accompagnais jusque devant la porte de sa salle d'examen où je le laissais, après avoir bien vérifié qu'il avait tout le nécessaire : montre, stylos, pièces d'identité .... je me rendais ensuite dans la mienne .... et je le récupérais à la sortie.
C'était mon meilleur copain.
Je l'adorais et il m'a fait découvrir Paris et faire mille folies.
Il n'avait peur de rien et savait s'introduire avec aisance dans n'importe quel milieu parisien, snob et riche de préférence.
Ainsi nous nous sommes retrouvés sur des péniches à fêter des anniversaires fastueux de personnes richissimes .... que nous ne connaissions absolument pas.
Nous hantions le Slow Club et le Caveau de la Huchette , et autres caves de jazz où nous dansions beaucoup ... et buvions pas mal ! lui, surtout ...
Ensuite, nous nous retrouvions un peu éméchés dans le métro et nous passions la fin de la nuit à nous raccompagner mutuellement : il me ramenait jusqu'à "Pont de Neuilly" parce qu' il était "un gentleman" et qu' il n'aurait jamais laissé une fille rentrer seule chez elle .... je le raccompagnais ensuite jusqu' à "Corvisart" .... parce que je me faisais du souci pour lui .... et au moment de se quitter, il prenait conscience que j'allais devoir rentrer seule, et ... "pas question ! je te raccompagne ...."
On s'est ainsi trouvés plus d'une fois bloqués dans le dernier métro .... et pas de portable à l'époque pour prévenir nos parents ... Nous avons parfois achevé la nuit dehors sur un banc, au bord de la Seine, dans un square, ou traversé Paris à pied ...
( Certains diront encore que j'en ai fait voir à mes parents .... pas du tout : ils me croyaient sagement chez Anne-Catherine ou chez Maria-Nina à réviser ... et je n'allais quand-même pas les inquiéter inutilement ! )
Mais ne croyez pas, surtout les jeunes, que nous menions uniquement une vie dissolue , non ! Pour bosser, on bossait ! Et Paris, c'était en récitant Breton - Clair de Terre était au programme, ou Ronsard, ou Rabelais - en détestant Merleau-Ponty, discutant d'
Heidegger, de Platon, des cyniques, de théâtre - déjà ! - revivant l'histoire ancienne , nous récitant la Grèce , Corneille, Racine ... nous disputant très fort sur des questions politiques, philosophiques ou religieuses , écrivant beaucoup ...
On courait les expositions - Dali, Magritte ... et il m'offrait des disques de Schubert , on faisait la queue des heures - avec nos bouquins et nos cours , en révisant ! - pour avoir des places pas cher à l'Opéra.
Moi, j'avais des facilités d'écriture, j'écrivais vite, ça venait tout seul, ça coulait sans réfléchir ... et c'était parfois n'importe quoi.
Lui, c'était tout le contraire, il avait d'incroyables difficultés à rédiger, une écriture torturée, pouvait rester une heure face à sa page blanche . - je me demandais comment il faisait .... il se demandait comment je faisais ....- mais lui, quand il écrivait deux phrases, ce n'était jamais n'importe quoi, c'était d'une densité, d'une précision et d'un niveau de réflexion que je n'atteindrai jamais.
Déjà, je délayais...
Lui, il brillait dans la concision et l'efficacité, une pensée tranchante et claire.
Dans mes poèmes , il était "le Prince Jour", "blond soleil " et moi, "Nuit froide et sombre toujours ".
Qu' est-il devenu ?
Nous avons réussi tous les deux nos Maîtrises, nos CAPES de Lettres modernes, mais tandis que je suis restée obscurément dans le Secondaire, lui, a brillé dans le Supérieur : Franck est chargé de cours à l'Université de Paris VII, il écrit des livres, des pièces de théâtre ( publiées chez Actes Sud / Papiers ) , je sais qu'il aime, comme moi, Koltès , Novarina, Minyana , je le sais parce que je continue d'acheter tous ses livres, chaque fois qu'il en publie un.
Je suis d'une fidélité à toute épreuve.
Mais je persiste et signe : nous n'étions pas amoureux l'un de l'autre.
Il était seulement mon meilleur copain.