Mercredi soir, je suis allée à Bourges voir La Flèche et le Moineau, un spectacle mis en scène par Didier Galas, construit à partir de l'oeuvre de
Gombrowicz - un auteur polonais dont je ne connaissais rien.
Ce spectacle m'a impressionnée, en particulier sur ce qu'il dit des rapports entre l'humain et l'animal - la façon extraordinaire et fascinante dont les vaches
nous regardent, par exemple - et aussi sur la souffrance, animale et humaine et sur le pouvoir et la façon d'exercer le pouvoir, de l' humain sur l'animal, de l'humain sur l' humain, aussi.
Au plafond, au dessus des spectateurs des premiers rangs, côté cour, un moineau "empaillé" était suspendu , pendu à un fil. Il m'évoquait l'oeuvre d'Annette Messager qui m'avait
tellement "traumatisée" à Beaubourg : Annette Messager "naturalise" des petits oiseaux auxquels elle tricote des petits vêtements, comme le ferait une petite fille pour ses poupées,
au point mousse, maladroits, dérisoires, effrayants d'innocence et de cruauté.
Pour en revenir au spectacle de Didier Galas et à l'univers de Gombrowicz, à un moment donné, il était question des scarabées que l'on trouve parfois, sur le dos, remuant désespérément
leurs petites pattes dans le vide, condamnés à une mort atroce et lente.
Le personnage marchait dans des dunes et trouvait un scarabée. Bon Prince, il le saisissait délicatement et le replaçait sur ses petites pattes et repartait, satisfait.
Plus loin, il rencontrait deux scarabées couchés sur le dos, remuant désespérément leurs petites pattes dans le vide, et il les remettait délicatement sur leurs pattes.
Un peu plus loin, il découvrait quatre scarabées couchés sur le dos, remuant désespérément leurs petites pattes dans le vide en luttant dérisoirement ainsi contre la mort et ... il les
sauvait.
Plus loin, il se trouvait au-dessus de huit scarabées couchés sur le dos, remuant désespérément leurs petites pattes ... il intervenait encore pour leur sauver la vie.
Tragique.
Le personnage commençait à se poser des questions et à se dire qu'il avait autre chose à faire et qu' il ne pouvait pas passer sa vie à remettre les scarabées sur leurs pattes.
D' un autre côté, il se disait : "Pourquoi avoir sauvé celui-ci, et ne pas sauver celui-là ? "
Et il ne pouvait plus s'arrêter de chercher et de sauver les scarabées.
Je pensais confusément aux Juifs pendant la deuxième guerre mondiale, à la liste de Schindler, à ce que disent tous ceux qui ont sauvé des vies : "Pourquoi avoir sauvé celui-là et pas les autres
? " Je pensais à l'immense culpabilité qu' on éprouve dans ces cas-là. Au lieu d'être heureux pour ceux qu'on a sauvés, on mesure alors l'immensité de tous ceux qu'on a laissé mourir . Je
pensais à ce que dit Schindler en sanglotant à la fin du film : "J'aurais dû les sauver tous."
J' étais triste à mourir.
Ensuite, un personnage envisageait la situation du point de vue du scarabée : il ne voit pas l'humain géant qui a pouvoir de vie et de mort sur lui, de sorte qu'il n'attend rien de lui . Il se
débat tout seul, agitant désespérément ses petites pattes dans l'espoir qu' elles finiront par rencontrer la terre humide, douce et salvatrice sur laquelle il pourra courir ...
L'humain est tout puissant sur un être vivant qui ne le voit même pas.
Je pensais à la mort de mon gourami bleu.
Mais je ne pouvais rien pour mon gourami, le tragique, c'est lorsqu'on a le pouvoir de tuer, de laisser mourir ou de sauver.
Je pensais à Chaton - Dolby qui miaulait si fort et qui hurlait qu'il ne voulait pas mourir. J'aurais fait n'importe quoi pour le sauver .
Mais s'ils avaient été quatre ou cinq petits chats - et j'y pensais très fort - je les aurais tués de mes propres mains, tendrement, avec amour.
Sauver, laisser mourir, tuer .
Qu'est-ce qu 'il faut faire ?
Je pensais : "Peut-être vaudrait-il mieux en finir vite et écraser le scarabée d'un coup de talon ."
Mais à ce moment-là, autant le sauver .
Vaut-il mieux tuer vite ou laisser souffrir si fort cette pauvre créature ?
Et moi, à la place du scarabée, si je pouvais voir l'humain tout puissant qui détient la clé de ma vie ou de ma mort, je préfèrerais qu' il m' achève ou qu 'il me laisse mourir à petit feu
?
En tant qu' humaine toute puissante, je sauve, quitte à me laisser envahir par tous les spectres de ceux que je n'ai pu sauver.
Je ne suis pas certaine que j'aurais été capable de tuer les quatre petits Chatons, s'il avaient été quatre.
En tant que scarabée agonisante , si je pouvais entrevoir mon humain sauveur ou bourreau, je ne souhaiterais pas, tout compte fait, qu 'il m'écrase d'un coup de talon.
Agoniser lentement en contemplant son bourreau, dans l'attente qu'il vous tire une balle dans la tête , sachant que c'est toujours inéluctable et en s'accrochant
jusqu'à la dernière seconde, jusqu'au dernier souffle, à la folle pensée qu'il ne le fera peut-être pas, cela s'appelle l'espoir.