Cette année, l' un des deux thèmes d' étude au programme du BTS était : le détour.
Nous avons travaillé sur toutes sortes de détour : le détour géographique, la promenade, l'égarement, le détour pour séduire, le détour comme art de vivre, le labyrinthe, le détour pour apprendre , le détour dans le langage, et nous sommes arrivés à la conclusion que le détour permet, le plus souvent de se trouver - ou de se re-trouver .
Parmi les oeuvres "au programme" figuraient des livres, des articles, mais aussi des films.
Parmi ces films, il y avait Babel.
J'avais prévu de le montrer aux étudiants . Pour des raisons annexes, certains l' ont vu sans moi et moi, je n' avais vu que le début . J' ai donc profité de mon repos forcé pour regarder ce film - et bien d'autres ... de La journée de la jupe à Valmont , en passant par Entre les murs ( l'intégrale avec tous les DVD sur le film , merci Marianne ! -) et autres DVD sur Lagarce, Pommerat et bien d'autres encore ...
Babel m' a profondément bouleversée. Et, curieusement, je suis incapable de savoir pourquoi. Je ne m' identifie en rien aux personnages, ces histoires ne me touchent pas et pourtant, ce film me bouleverse . Je n'arrête pas de chercher pourquoi ...
Je pense que ce film, tout d'abord, joue sur la tension nerveuse et a mis ma sensibilité à rude épreuve. Terriblement angoissant. J' ai eu peur tout le temps. La catastrophe rôde en permanence, elle arrive parfois quand on l'attend, parfois quand on ne l'attend pas, ne se produit pas quand on croit qu' elle va se produire. Bref, pour moi, insoutenable . J' ai été parfois obligée d'arrêter le DVD parce que c ' était insupportable - par exemple, la scène où le médecin marocain recoud la sous-clavière de la touriste américaine, ou lorsque les enfants sont endormis épuisés dans le désert et que leur nourrice erre, hagarde, ou lorsque la jeune Japonaise pleure toute nue sur son balcon, du haut du 36 ème étage et je croyais vraiment qu' elle allait sauter et se jeter dans le vide ...
Au delà de la tension , le film porte, bien sûr, sur le détour : tous les personnages se perdent ou se trouvent dans une situation où ils vont faire un détour , tous s'y trouvent , se trouvent ou s'y retrouvent d'une certaine façon.
Au delà du détour, il s'agit d'un film sur la communication, ou plutôt la difficulté de communiquer.
Babel, c'est la tour de Babel, dans la Genèse, que les hommes voulaient construire pour toucher le ciel . En ce temps : "La terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots ", mais Dieu, afin de punir les hommes de leur fol orgueil ( vouloir toucher le ciel !!! ) descendit et brouilla leurs langues pour qu 'ils "ne s'entendent plus les uns les autres".
En fait, c'est cela qui m'a tellement touchée .
Outre les problèmes de langage ( la jeune Japonaise est sourde et muette et cela empoisonne sa vie, les Américains ne parlent pas l' arabe etc ... ) c'est surtout la rencontre entre des mondes tellement différents que les hommes ne peuvent pas " s'entendre " ni se comprendre, en dépit des efforts intenses de certains.
Incompréhension dans le couple, face à l' épreuve d'un bébé mort, incompréhension des us et coutumes des uns et des autres ( la touriste américaine si sensible à l'hygiène va se trouver sauvée dans des conditions d' hygiène effroyables pour elle ) , incompréhension des conséquences de ses actes ( tirer sur un bus, c'est viser une cible en mouvement, pas "tuer" ) , incompréhension des policiers de tous les pays ( les flics marocains tirent sur tout le monde sans chercher à dialoguer et "tabassent" à tour de bras , les flics américains commencent par immobiliser la femme pourtant inoffensive et la fouiller sans entendre ce qu' elle leur dit , le salut viendra d'un flic japonais, mais , sur un malentendu et des mensonges ) .
Mauvaise évaluation de l' urgence, mauvaise interprétation des gestes d' entraide et d'amitié qui sont reçus avec méfiance , jusqu' à la maladresse du touriste américain qui ne peut offrir - dérisoirement - que son argent pour remercier de tout ce que les villageois ont fait pour lui et pour sa femme .
L' omniprésence des téléphones - ou leur recherche - illustre bien ces efforts désespérés de certains pour communiquer.
Compréhension, incompréhension , peur de l' autre.
Ce qui me bouleverse dans tout cela, c'est que derrière chaque tentative de communication se cache un immense amour, une fabuleuse déclaration d'amour désintéressé et vrai, sincère, authentique, le plus souvent rejeté ( la nounou sera séparée des enfants qu' elle aimait tant , la Japonaise est rejetée dans ses actes désespérés et maladroits pour dire son besoin d' amour - et ses désirs sexuels - ).
Ce qui me bouleverse dans tout ça, c'est ce fameux "choc des cultures" qui fait que le riche d' un pays riche ne peut comprendre le pauvre d'un pays pauvre , et vice versa.
Chez nous, chaque jour, incompréhension de la modeste famille de "manuels" dont l' enfant chéri est devenu "un monsieur" , un intellectuel qu' on ne comprend pas, honte de la jeune femme "parvenue" - à force d' études et d'efforts ! - qui a honte de ses parents "paysans" qui ne maîtrisent pas le même langage qu' elle , immigré devenu étranger dans son propre pays, impossibilité de communiquer entre personnes qui s' aiment mais n' ont plus aucun langage commun pour se le dire .
Et face à cela, le regard de Mamie qui réussit à dire encore la seule chose essentielle ... car " tout le reste est littérature".
Nous avons travaillé sur toutes sortes de détour : le détour géographique, la promenade, l'égarement, le détour pour séduire, le détour comme art de vivre, le labyrinthe, le détour pour apprendre , le détour dans le langage, et nous sommes arrivés à la conclusion que le détour permet, le plus souvent de se trouver - ou de se re-trouver .
Parmi les oeuvres "au programme" figuraient des livres, des articles, mais aussi des films.
Parmi ces films, il y avait Babel.
J'avais prévu de le montrer aux étudiants . Pour des raisons annexes, certains l' ont vu sans moi et moi, je n' avais vu que le début . J' ai donc profité de mon repos forcé pour regarder ce film - et bien d'autres ... de La journée de la jupe à Valmont , en passant par Entre les murs ( l'intégrale avec tous les DVD sur le film , merci Marianne ! -) et autres DVD sur Lagarce, Pommerat et bien d'autres encore ...
Babel m' a profondément bouleversée. Et, curieusement, je suis incapable de savoir pourquoi. Je ne m' identifie en rien aux personnages, ces histoires ne me touchent pas et pourtant, ce film me bouleverse . Je n'arrête pas de chercher pourquoi ...
Je pense que ce film, tout d'abord, joue sur la tension nerveuse et a mis ma sensibilité à rude épreuve. Terriblement angoissant. J' ai eu peur tout le temps. La catastrophe rôde en permanence, elle arrive parfois quand on l'attend, parfois quand on ne l'attend pas, ne se produit pas quand on croit qu' elle va se produire. Bref, pour moi, insoutenable . J' ai été parfois obligée d'arrêter le DVD parce que c ' était insupportable - par exemple, la scène où le médecin marocain recoud la sous-clavière de la touriste américaine, ou lorsque les enfants sont endormis épuisés dans le désert et que leur nourrice erre, hagarde, ou lorsque la jeune Japonaise pleure toute nue sur son balcon, du haut du 36 ème étage et je croyais vraiment qu' elle allait sauter et se jeter dans le vide ...
Au delà de la tension , le film porte, bien sûr, sur le détour : tous les personnages se perdent ou se trouvent dans une situation où ils vont faire un détour , tous s'y trouvent , se trouvent ou s'y retrouvent d'une certaine façon.
Au delà du détour, il s'agit d'un film sur la communication, ou plutôt la difficulté de communiquer.
Babel, c'est la tour de Babel, dans la Genèse, que les hommes voulaient construire pour toucher le ciel . En ce temps : "La terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots ", mais Dieu, afin de punir les hommes de leur fol orgueil ( vouloir toucher le ciel !!! ) descendit et brouilla leurs langues pour qu 'ils "ne s'entendent plus les uns les autres".
En fait, c'est cela qui m'a tellement touchée .
Outre les problèmes de langage ( la jeune Japonaise est sourde et muette et cela empoisonne sa vie, les Américains ne parlent pas l' arabe etc ... ) c'est surtout la rencontre entre des mondes tellement différents que les hommes ne peuvent pas " s'entendre " ni se comprendre, en dépit des efforts intenses de certains.
Incompréhension dans le couple, face à l' épreuve d'un bébé mort, incompréhension des us et coutumes des uns et des autres ( la touriste américaine si sensible à l'hygiène va se trouver sauvée dans des conditions d' hygiène effroyables pour elle ) , incompréhension des conséquences de ses actes ( tirer sur un bus, c'est viser une cible en mouvement, pas "tuer" ) , incompréhension des policiers de tous les pays ( les flics marocains tirent sur tout le monde sans chercher à dialoguer et "tabassent" à tour de bras , les flics américains commencent par immobiliser la femme pourtant inoffensive et la fouiller sans entendre ce qu' elle leur dit , le salut viendra d'un flic japonais, mais , sur un malentendu et des mensonges ) .
Mauvaise évaluation de l' urgence, mauvaise interprétation des gestes d' entraide et d'amitié qui sont reçus avec méfiance , jusqu' à la maladresse du touriste américain qui ne peut offrir - dérisoirement - que son argent pour remercier de tout ce que les villageois ont fait pour lui et pour sa femme .
L' omniprésence des téléphones - ou leur recherche - illustre bien ces efforts désespérés de certains pour communiquer.
Compréhension, incompréhension , peur de l' autre.
Ce qui me bouleverse dans tout cela, c'est que derrière chaque tentative de communication se cache un immense amour, une fabuleuse déclaration d'amour désintéressé et vrai, sincère, authentique, le plus souvent rejeté ( la nounou sera séparée des enfants qu' elle aimait tant , la Japonaise est rejetée dans ses actes désespérés et maladroits pour dire son besoin d' amour - et ses désirs sexuels - ).
Ce qui me bouleverse dans tout ça, c'est ce fameux "choc des cultures" qui fait que le riche d' un pays riche ne peut comprendre le pauvre d'un pays pauvre , et vice versa.
Chez nous, chaque jour, incompréhension de la modeste famille de "manuels" dont l' enfant chéri est devenu "un monsieur" , un intellectuel qu' on ne comprend pas, honte de la jeune femme "parvenue" - à force d' études et d'efforts ! - qui a honte de ses parents "paysans" qui ne maîtrisent pas le même langage qu' elle , immigré devenu étranger dans son propre pays, impossibilité de communiquer entre personnes qui s' aiment mais n' ont plus aucun langage commun pour se le dire .
Et face à cela, le regard de Mamie qui réussit à dire encore la seule chose essentielle ... car " tout le reste est littérature".