Faut que je vous fasse un aveu.
J' ai bien réfléchi avant d'écrire cet article, mais bon, faut que je vous dise ...
Je vois des morts partout.
Voilà, c'est dit.
Je vois des morts partout.
Ce n' est pas récent.
Ca a commencé quand j' avais une vingtaine d'années, après la mort de mon grand-père.
Une nuit, je me suis réveillée et je l' ai vu au pied de mon lit.
Il était là, debout, tout habillé, son chapeau sur sa tête, comme lorsque, prêt à sortir, il attendait ma grand-mère qui repassait sa jupe ... parce qu' elle ne serait jamais sortie avec une jupe froissée !
Il était là et il me regardait.
Ca m' a fait drôle, mais je n'ai pas eu peur : j' aimais beaucoup mon grand-père et il m'adorait, donc, aucune raison de s'inquiéter, il n' allait pas me faire du mal.
Il est revenu, souvent, parfois très souvent, parfois, il reste un certain temps sans venir, et puis, une nuit, je me réveille et il est là, debout au pied de mon lit, tout habillé, son chapeau sur la tête.
Il ne me parle pas.
Il me regarde tranquillement.
Des fois, mais c'est plus rare, je vois ma grand-mère, ou plutôt, elle, je l' entends .
En général, elle pousse les hauts cris : "Svati Nieveski ! " - "Saints du ciel ! "
Elle s'exclame et me parle en slovaque.
Généralement, c'est pour dire son indignation : quelque chose l' a choquée et elle vient replacer les choses comme il convient .
Violette, mon autre grand-mère, n' est jamais venue. Je ne la vois jamais.
Elle se contente de pousser au milieu des violettes dans le jardin de mes parents.
Papy, rarement, il me regarde en hochant la tête.
Le problème, c'est que ça m' arrive aussi dans la journée ...
Et avec des gens que je connais peu, voire à peine, des voisins par exemple.
Ca, c'est ennuyeux .
Je suis dans la rue, en plein jour, je marche tranquillement, et tout d'un coup, je vois un mort. Il marche devant moi, le plus souvent de dos, il avance, passe sur le trottoir, puis disparaît.
Je vois régulièrement le papa de Dominique passer sur son "vélo à grelot" devant la maison , dans la rue Gaston Guillemain, plus rarement dans la rue de Billeron quand je vais au jardin.
Il passe, il va aussi au jardin, avec son panier sur le cadre du vélo et son chapeau sur sa tête.
En général, "mes" morts vaquent paisiblement à leurs occupations, se déplacent d'un point à un autre, apparaissent, puis disparaissent. Parfois ils me regardent, parfois, ils semblent ne pas me voir.
Dans une foule, c'est terrible : dans le métro, par exemple, je me croirais dans le film "Ghost" , et aux foires d'Orval, je vous jure qu' il y a du monde !
C'est une silhouette bien connue, un regard ... Un passant, une passante ...
Le problème, c'est que, chaque fois, ça me fait un choc . Je ne m' y attends pas. Je sursaute, je regarde, j' écarquille les yeux. Je me demande si j' ai bien vu. Je me raisonne :
"C'est quelqu' un qui lui ressemble", "C 'est une silhouette semblable" , " Tu as rêvé", " Mon imagination me joue des tours".
Parce que je vous jure que ça fait un drôle d' effet : vous rentrez tranquillement dans la salle des profs et vous le trouvez devant les casiers, ou à la photocopieuse, vous montez l' escalier et il est devant vous, ou il arrive au bout du couloir.
Et pas question de le dire, ni de montrer quoi que ce soit. J' ai appris depuis longtemps à garder mon sang-froid .
J' ai appris à vivre avec.
Dans le fond, je les aime bien, mes morts.
Et puis, imaginez la tête des collègues, des amis, de la famille , si je confiais une chose pareille !
Y a qu' à voir votre tête à ce moment précis ! Vous vous dites : "Elle est fada".
Je sais, c'est ce que je penserais à votre place.
Je vois déjà mon père hausser les épaules et ma mère lever les bras au ciel : "Cette petite me rendra folle .... ! "
Je m' entends déjà répondre faiblement : "Ce n' est pas de ma faute. Je le fais pas exprès ..."
Avant ce matin, je l' ai déjà dit une fois, à Jean-Pierre.
Pas possible de partager la vie de quelqu' un pendant 25 ans sans lui avouer une chose pareille. Surtout quand je me réveille la nuit ou quand je tressaille dans la rue.
Je l' ai évoqué aussi avec les enfants : pour les prévenir, des fois que ça leur arriverait, au cas où ce serait génétique, on ne sait jamais ... Mais je n' ai pas trop insisté .
Ce matin, je vous le dis à vous, parce qu' en ce moment, j' en vois partout.