Ce midi, je suis tombée en arrêt devant ma jardinière de Violette - celle qui nous a offert à profusion des violettes parfumées aux vacances de février - et qui, actuellement, nous prépare du muguet en abondance . Cette jardinière, je la dois à ma grand-mère Violette, comme vous le savez déjà (cf article du 23 février "Le réveil de la végétation"), je l' ai récupérée sur son balcon après sa mort . Ma grand-mère Violette avait la main verte et la manie de planter dans la terre tout ce qu 'elle trouvait : le pépin de son pamplemousse de midi, un brin de muguet qui lui avait été offert, une touffe de violettes ramassée au creux d' un fossé.... C' est ainsi que nous avons maintenant des violettes et du muguet en abondance, et un pamplemoussier aussi grand que moi et que je souhaiterais greffer si je trouve greffon et greffeur de confiance. Ma grand-mère Violette avait la main verte et l' a conservée au-delà de la mort puisque ses petites plantes ont poursuivi leur croissance et puisque ma mère s 'étonne de constater que le coin du jardin où les fleurs sont les plus belles est celui où nous avons mis les cendres de notre Violette.
Ma grand-mère Violette avait la main verte et je me demande parfois si elle ne m' a pas fait don de son don : à la maison, tout pousse, tout germe, tout croît ...le moindre tuteur d' osier planté va se mettre à bourgeonner...
A la maison, j' ai une curieuse conception des plantes . Vous l' avez compris, la coupe de violettes et de muguet, pour moi, c ' est ma grand-mère et elle est aussi dans le pamplemoussier . Le lilas bleu du jardin , dans ma tête, c'est mon grand-père Louis et le lilas blanc , ma grand-mère paternelle qui disait qu' il portait bonheur. Dans mon jardin vivent mes très chers morts.
Vivants, vous n' êtes pas épargnés par mon animisme , curieuse conception des plantes ! Elles m' ont été offertes et deviennent en quelque sorte le donneur, le monstera d' Hélène est Hélène, l' orchidée est Marianne, le citronnier mes parents, les arachides sont Matthieu et le bégonia qui ne cesse de fleurir ressemble tellement à Christelle et Clément ! Parfois, c 'est un peu plus complexe : l' hibiscus offert par Mamie à Marianne est Marianne et Mamie , et en plus, il ne m' appartient pas.
Au jardin, c' est pareil, il y a le grand rosier blanc de Houcine, le petit rose de Marianne, les fleurs récupérées chez Pierrette, les bambous de Monique et Dédé, les artichauts de monsieur Rochas et même du sorgho d' une association humanitaire !...
Des fois, c 'est encore pire : quand j' ai connu Jean-Pierre, il avait un yucca, ou plutôt, comme cela se fait, deux yuccas, un grand et un plus petit dans un même pot. Ces yuccas ont crû à notre image et sont devenus si grands qu' ils n' entraient plus dans la maison. Jean-Pierre, qui a les pieds sur terre, lui, les a donnés à la clinique. Atterrée, j' y vis un fort mauvais présage : ces yuccas, c 'était nous, eux partis ... je ne donnais pas cher du couple... Rassurez-vous : j' ai racheté deux yuccas, ce fut un nouveau départ dans notre vie !
Lorsque mes plantes ne sont pas des vivants ou des morts, elles sont des lieux de pélerinage. Ainsi, j' ai la très curieuse habitude de ramener des plantes de partout : un bananier de Guyane - qui fut remplacé par d' autres à son image , un baobab du Sénégal, un olivier de Grèce ayant périclité - mauvais présage...- j' en ai ramené un autre de Figeac, sur le chemin de Compostelle, ça conjure le sort. J' ai également un buis de la roche de Solutré qui cumule, lui : à la fois souvenir d 'une belle journée , réincarnation de Mitterrand et image de mon amie Marie-Christine, lourd de sens, ce petit buis !
Je passe sur les "sauvetages " : ce petit bonsaï tout sec dans le coin d' un grand magasin et qu' il fallait adopter de toute urgence, question, pour lui, de vie ou de mort... car les plantes, pour moi, c' est toujours une question de vie ou de mort. Ce ridicule bambou lamentable tout seul dans sa terre parce qu' il était tombé d 'une coupe et que je ne pouvais quand-même pas le laisser périr comme ça ! Ici, on ne rend les plantes à la terre du compost que lorsque, vraiment, il n' y a plus rien à faire et que Jean-Pierre a soupiré dix fois que ce bout de bois dans ce pot, c'est très laid et qu' il ne voit vraiment pas l' intérêt de le garder encore, et encore moins, de continuer à l' arroser , d 'ailleurs ... " Attends encore un peu, je sais, il n' est pas très beau, mais il va déjà mieux " ... et je monte le squelette rabougri tout en haut de la maison, hors de vue, là où " il ne dérange personne ! " au cas où ça s' arrangerait, parce que "Ca va s ' arranger, tu vas voir". Dans un service de réanimation, avec des infirmières comme moi, ou bien ce serait miraculeux-mieux-qu' à-Lourdes, ou bien ce serait un genre de morgue joyeuse et optimiste....Mais il arrive que des miracles se produisent ...
Donc, aujourd 'hui, la jardinière de Violette nous prépare du muguet, le lilas est en boutons et j' ai commencé à distribuer de l' engrais à nos pensionnaires. Normal, demain, c' est vendredi saint, et dimanche, nous ressusciterons . Dans ma tête, quand ce n' est pas Noël, c 'est Pâques un peu tous les jours .